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Le collège de mon enfance est-il toujours l’école de la République ?

Mme Gilot, principale du collège Michelet, 486 élèves, à Tours.<br /><br />

 

En ce sombre mois de janvier 2015, plus de trente ans après y avoir bouclé mon cartable pour la dernière fois, j’ai eu envie de retourner au collège Michelet, à Tours.

Ce matin, j’ai rendez-vous avec mon enfance. Plus précisément : avec l’école de mon enfance. Soit, en termes strictement physiques, quelques centaines de mètres carrés de béton moche et fatigué – c’est en tout cas le souvenir que j’en ai gardé – en plein centre d’une ville, Tours, trop souvent considérée comme un havre de tranquillité toute balzacienne, une grosse bourgade de province (135 000 habitants intra-muros, 290 000 pour l’agglomération, dix-huitième de France) un peu lasse, à l’abri du temps et des secousses du monde, gentiment bourgeoise, vaguement rétrograde.

Ça n’est pas la ville où j’ai grandi. Oubliez le cinéma de Chabrol, oubliez la fameuse « douceur des bords de Loire ». J’ai passé ma scolarité – école primaire puis collège, de 1975 à 1983 – dans un morceau de ville absolument moderne et stimulant, où les classes sociales se côtoyaient sans heurts ni même tension, au carrefour de trois quartiers très différents : le Sanitas et ses barres d’immeubles HLM ; Velpeau et ses maisons individuelles depuis longtemps adoptées par la classe ouvrière (un terme qui avait encore un sens profond dans les années 70) ; et les rues effectivement plus bourgeoises du quartier des Prébendes.

Cette école Michelet et ce collège Michelet où j’ai été un élève heureux, à l’aise dans ce joyeux chaudron que venaient enrichir des enfants de toutes les cultures et toutes les classes sociales, sont pour moi la représentation naturelle et évidente de cette chère « Ecole de la République » à laquelle nous avons tous envie de faire référence quand la laïcité semble en danger.

A Michelet, nous étions indéniablement égaux – cela allait sans dire –, sous le regard et la tutelle bienveillante des enseignants. Les bâtiments n’étaient certes pas très folichons – « à l’époque où tu y étais, c’était même carrément vétuste », me confiera un ancien prof –, mais on ne s’en rendait pas compte. Que voit-on vraiment du monde qui nous entoure, des inquiétudes des profs et des fissures dans les murs quand on a 10 ou 11 ans ?

En ce sombre mois de janvier 2015, plus de trente ans après y avoir bouclé mon cartable pour la dernière fois, j’ai eu envie de retourner au collège Michelet. D’y passer un peu de temps, de parler avec des professeurs, avec l’équipe d’encadrement ; mais aussi de retrouver des profs de « mon époque » – dont certains enseignent toujours. Histoire de comparer – ou essayer de comparer – ce qui fut et ce qui est. Histoire de voir, surtout, si ces quelques centaines de mètres carrés posés à l’intersection de réalités sociales plus dissemblables que jamais sont toujours le sanctuaire laïc et égalitaire qu’ils furent pour moi et mes camarades des alentours – Frank, João, Jérome, Belinda, Mohammed, pour ne citer que les prénoms qui me reviennent sans réfléchir.

 

Mme Gilot, « la petite femme aux cheveux blonds », a su prouver qu'elle avait « les épaules » pour son poste.<br /><br />

 

 

Au téléphone, la principale du collège, Mme Gilot, a d’abord eu l’air surprise de ma requête. Un peu inquiète aussi. Elle ne pourrait m’accueillir, disait-elle, que si l’académie Orléans-Tours lui donnait son feu vert. Nous étions le 12 janvier, le lendemain des marches dans toute la France, et bien sûr je comprenais sa prudence.

Huit jours plus tard, l’autorisation dûment accordée, je passe donc l’entrée et la loge de la gardienne, rare (petit) bâtiment témoignant encore des « temps anciens », le reste de l’établissement ayant bénéficié d’une rénovation impressionnante. « Bonjour, monsieur Tellier », m’accueille, d’une voix franche, Mme Gilot, prénom Hélène, bien plus jeune que j’imaginais au moment de la contacter au téléphone (elle a 39 ans). Nous commençons à discuter en arpentant les longs couloirs des deux niveaux. La refonte architecturale date d’une petite dizaine d’années. Les préfabriqués des années 60 – où l’on grelottait l’hiver et suait à grosses gouttes l’été – ont disparu. Personne ne les regrettera. Un étage complet a été ajouté sur l’aile ouest du bâtiment en L.

 

Le collège Michelet de Tours, au carrefour de trois quartiers très différents, le Sanitas, Velpeau et les Prébendes, dans les années 50.<br /><br />

 

 

A l’autre bout de la cour de récréation, l’école primaire, elle, semble avoir moins changé. Ici comme partout, l’école est sous la tutelle de la Ville, alors que le collège dépend du Conseil général… Les élèves du XXIe siècle ne s’en rendent pas forcément compte – pas plus que ceux de ma génération –, mais ils ont une chance rare : la proximité d’équipements sportifs de haut niveau, le « Palais des Sports » de Tours faisant face au collège. Piscine, salles omnisports, dojo, patinoire : un genre de petit paradis pour sportifs… Dit comme ça, ça fait presque « ville de riches », mais rappelons que nous sommes ici dans un quartier tout ce qu’il y a de plus populaire – en région parisienne, on utiliserait probablement le mot « cité ».

Ce voisinage heureux avec des lieux consacrés au sport n’a rien d’anecdotique. Quand j’étais à Michelet, de nombreux élèves suivaient une scolarité adaptée en section « sport études ». J’ai souvenir que ça avait tendance à tirer les classes vers le haut. On admirait ces élèves un peu particuliers, les lutteurs, les basketteurs, les nageurs. On enviait leur volonté, leur endurance, leur autonomie. Côtoyer ces champions en herbe, c’était se dire que les bonnes notes en sciences physiques ou en français n’étaient pas forcément l’unique objectif. A leur manière, ces gamins-là incarnaient une forme de différence épanouie. Est-ce toujours le cas ? Il faudra que je pense à poser la question à Hélène Gilot.

Cette année, 486 élèves suivent leur scolarité au collège. Cela représente cinq classes par niveau, de la sixième à la troisième. « Souvent, me glisse la principale, je compare notre cour de récréation à la publicité Benetton, avec toutes les couleurs de peau. Moi, je trouve que c’est une chance, que c’est riche et stimulant. Et un vrai choix d’être dans ce type d’établissement : si je suis là, c’est que cette mixité me plaît, que je m’y sens bien. »

Il n’y a bien sûr pas de chiffre officiel, mais on estime qu’environ un enfant sur deux inscrit à Michelet appartient à une famille issue des différentes vagues d’immigration. Beaucoup sont de nationalité française, d’autres attendent leur naturalisation. Le collège accueille aussi, régulièrement, des enfants sans papiers. « Un jeune de moins de 16 ans qui se trouve sur le territoire français est soumis à la scolarité obligatoire, et donc pour moi c’est un enfant à accueillir. Si ses responsables légaux peuvent justifier d’un lieu d’habitation, alors j’inscris cet enfant. Papiers ou pas, je n’ai pas à le savoir… Maintenant, si je l’apprends, je vais considérer que c’est une forme de précarité particulère. Donc avec mon équipe, on va être vigilants et alerter l’assistante sociale pour voir comment aider la famille. Les enfants qui viennent d’arriver dans notre pays sont des jeunes qui demandent à ce qu’on fasse encore plus attention. »

 

« Même si certains enfants n'auront pas de diplôme, on leur aura apporté des valeurs de citoyenneté. » Mme Gilot, la principale<br /><br />

 

Y avait-il des sans-papiers quand j’étais moi-même collégien à Michelet ? Je n’en ai pas le souvenir. Mais je me souviens que certains copains et copines – blancs ou noirs de peau, même galère sans fin – vivaient dans ce qu’on appelle aujourd’hui « la très grande pauvreté ». Ça ne portait pas de nom à l’époque, et la pudeur éteignait les rares envies d’en parler, mais la misère sautait aux yeux. « C’est toujours le cas, bien sûr, hélas… A quelques dizaines de mètres d’ici, au Sanitas mais pas seulement, vous avez des familles qui survivent plus qu’elles ne vivent. » Et Hélène Gilot d’ajouter : « L’école a évolué, la société a évolué… Ce n’est plus le collège que vous avez connu, parce que notre pays lui-même évolue. Mais pour ce qui est de la pauvreté, hélas… »

Pour autant, ne surtout pas se représenter Michelet comme un navire en perdition. Marque de fierté et d’espoir en l’avenir : les équipes de direction successives ont toujours refusé son rattachement en « zone d’éducation prioritaire » (ZEP, devenues REP et REP+). Michelet tient à rester un établissement comme les autres, sans label particulier, qui ne demande rien à personne, sinon la loyauté des parents. D’ailleurs, si certaines familles tourangelles plus nanties ont pu être tentées d’en éloigner leur progéniture il y a une dizaine d’année, cette stratégie d’évitement n’est plus de mise. « Il est devenu beaucoup plus difficile d’obtenir des dérogations », explique Hélène Gilot. « Et comme nous nous battons pour avoir d’excellentes options, comme le russe et une très forte présence des langues en général, les parents réalisent vite que leurs craintes sont infondées. Même s’il se trouve dans un quartier complexe, Michelet est un collège qui n’a absolument rien à envier aux autres. » D’ailleurs, ajoute-t-elle avec un plaisir à peine dissimulé, « certains parents qui ont choisi de mettre leurs enfants dans le privé reviennent me voir six mois plus tard pour me dire que l’autorité y est moins marquée qu’à Michelet, et qu’ils regrettent leur choix… »

C’est le deuxième poste de principale – et la quatrième année à Michelet – de la « petite femme aux cheveux blonds » qui nous fait la visite. On ne se permettrait pas de décrire Hélène Gilot de cette façon si elle ne le faisait pas elle-même, s’amusant de son propre gabarit : « C’est une réalité : je fais 1 mètre 55, je suis une femme, et il se trouve que mes cheveux sont blonds ! J’ai parfaitement conscience que si j’avais été un homme trapu d’une cinquantaine d’années, me faire respecter, à mon arrivée, aurait été bien plus facile. Clairement, j’ai dû marquer mon territoire et prouver que j’avais les épaules pour le poste. Mais j’étais préparée : je venais d’un collège bien plus difficile situé dans le quartier des Salmoneries, à Saint-Jean-de-la-Ruelle (Loiret)… Evidemment, les premières semaines à Michelet, les élèves m’ont testée. »

Rien qui  semble avoir traumatisé celle qui se définit, en premier lieu, comme « la représentante de l’Etat. Le ou la Ministre et ses équipes prennent des décisions, donnent des directives, je suis là pour assurer qu’elles soient mises en œuvre. » Dit comme ça, c’est tout de suite un peu froid, un peu martial. Ça l’est encore plus si on ajoute que comme dans tous les Eple – établissement public local d’enseignement –, ses fonctions de supérieur hiérarchique en font également l’ordonnateur des finances. « Bon, tout ça, c’est très technique.… Vous savez, au quotidien, je suis surtout sur le terrain. Je n’aime pas trop ce terme d’administratif qu’on accole à nos fonctions, ça donne un côté bureaucratique à nos métiers, alors que mon équipe et moi, nous sommes d’abord des gens engagés, au plus près des enfants. On est là pour eux ! Pour leur transmettre des savoirs, des valeurs. C’est ainsi que je vois notre rôle collectif, à nous, adultes. Nous faisons un métier profondément humain. »

Les adultes, au collège Michelet, ce sont quarante-trois enseignants, dix assistants d’éducation – « quand les enfants disent “pion”, je les reprends car je n’aime pas ce terme », me glisse la directrice dans un sourire –, ainsi qu’une équipe pédagogique de cinq personnes.… Au début de sa carrière, Mme Gilot a été professeur d’EPS (sport), mais ça n’était pas trop son truc. « La fonction d’enseignement ne me donnait pas entière satisfaction, on va dire ça comme ça… Et puis, le rugby sur grand terrain à 8 heures du matin en hiver, j’avais un peu de mal. » A 29 ans, elle a donc passé et réussi le concours de personnel de direction.

 

« Les enfants et leurs professeurs ont eu très vite besoin de mettre des mots sur les choses. »<br /><br />

 

La visite du collège se poursuit : nous voilà devant le foyer des élèves, au rez-de-chaussée. Sur les baies vitrées, une grande affiche : « Nous sommes Charlie ». « C’était une demande spontanée des enfants, tout de suite après les événements. J’ai évidemment donné mon accord », commente la principale.

Pendant les journées qui ont suivi l’attaque contre Charlie Hebdo et la prise d’otage de la porte de Vincennes, « tout est resté calme et serein » au sein de l’établissement, poursuit-elle. Bien sûr, il y avait une émotion très forte, une forme de tension aussi, et les enfants comme leurs professeurs ont eu très vite besoin de mettre des mots sur les choses. « Dès le mardi, le jour de la tuerie à Charlie Hebdo, il y a eu un rassemblement devant la mairie de Tours, en soirée, et beaucoup de monde est venu… Nous avons tous senti que cet événement terrible allait susciter un immense choc partout en France. En arrivant au collège le lendemain matin, à 7h45, je savais que j’allais trouver, dans mon courrier électronique, des indications, des instructions du Ministère. Je suis allée en salle des profs, où beaucoup d’enseignants étaient choqués. Et bien sûr, ils souhaitaient partager leurs sentiments avec les élèves. »

Spontanément, de nombreux échanges ont eu lieu, en cours d’histoire et d’instruction civique. Pas seulement à propos de Charlie,mais plus largement à propos des religions, du droit (ou non ?) à la caricature, de la notion de blasphème. Le jeudi, l’application de la minute de silence n’a posé aucun problème. « La consigne du Ministère, c’était midi. J’ai demandé aux enseignants de faire respecter la minute de silence à 11h50, pour que ce soit fait dans les classes, juste avant la sonnerie de 11h55. Je trouvais ça mieux que dehors, dans la cour. Vous savez, près de cinq cents ans enfants, comme ça, dans le froid… Je n’avais pas envie qu’il y en ait qui ricanent sans trop savoir pourquoi. »

Plus d’une semaine après les faits, une certaine tension reste palpable, mais l’équipe d’encadrement ne s’en inquiète pas trop. Avec son équipe pédagogique, Hélène Gilot a décidé de « laisser un peu retomber les choses. On s’est dit qu’on pouvait se donner du temps ; que des discussions se poursuivront en classe, dans le cadre des programmes, ou bien si les élèves sont demandeurs… »

Le débat sur la laïcité – faut-il l’enseigner, former les profs de demain ? – la laisse un peu dubitative. « La laïcité, est-ce que ça s’apprend ? Pour moi, un peu de bon sens et des valeurs, et on doit s’en sortir, non ? Nous sommes des fonctionnaires de l’Etat, ce sont des mots qui ont un sens : si on est là, ça n’est pas par hasard. Nous sommes au service des élèves, de tous les élèves, et donc évidemment de la laïcité. Je ne me pose pas quinze mille questions là-dessus, je fais mon travail, c’est tout. »

Reste que le sujet la passionne ; il est, dit-elle, au cœur même de sa fonction, de sa vocation. « Même si tous les enfants qui sortent de ce collège n’auront pas de diplôme, je suis certaine qu’on leur aura apporté des valeurs de citoyenneté. Certains feront peut-être des bêtises à l’extérieur, mais ici, ils auront été au contact direct de ces valeurs… Le matin, dès qu’ils passent le portail du collège, ils redeviennent des élèves. Des élèves d’un collège républicain. »

 

Mme Fresneau, la documentaliste, a engagé un travail de recherche et de mémoire sur l'histoire de Michelet, lieu d'internement sous Vichy.<br /><br />

 

 

La directrice du collège doit filer dans une réunion, j’en profite pour aller discuter avec Mme Fresneau, la documentaliste, au rez-de-chaussée du collège. A quelques mois de la retraite, cette passionnée d’histoire n’a rien perdu de sa passion et de son tranquille militantisme. « Plus que jamais, je pense que l’école est LE lieu de l’égalité, et évidemment de la laïcité. On ne doit jamais mollir là-dessus, et je dois reconnaître que Mme Gilot affiche une énergie qui force le respect. Elle ne laisse rien passer, elle est toujours aux côtés des profs. Dans cet établissement, il y a un cadre, et ce cadre est respecté. Il a pu nous arriver d’avoir des petits conflits sur des choses de fonctionnement, elle et moi (Mme Frénau est déléguée syndicale) mais je sais que quand elle quittera le collège l’établissement y perdra beaucoup. »

Avant d’être en poste à Tours, Mme Fresneau travaillait à Monts, la Touraine toujours, mais versant campagne. Ce qui l’a le plus surprise en prenant ses fonctions à Michelet, c’est « un niveau de mixité dont je n’avais même pas idée, mais que j’ai vite trouvé stimulant intellectuellement », mais aussi une forme de nostalgie un peu envahissante, « cette idée assez répandue chez les profs selon laquelle le collège avait connu une sorte d’âge d’or dans les années 80 et 90, que les élèves étaient formidables à l’époque, et beaucoup moins sympas aujourd’hui… A Michelet, beaucoup de personnes étaient dans la déploration et ça m’agaçait. »

 

Mme Fresneau : « Je ne trouve pas qu'on sente le communautarisme au sein du collège. »<br /><br />

 

 

Ce n’est plus le cas aujourd’hui, assure-t-elle. Pourtant, c’est évident, les temps ont changé et le métier d’enseignant est « devenu plus compliqué… Il faut quand même avoir la foi pour aller face aux enfants tous les jours ! » Beaucoup de professeurs et personnels partagent ce constat : les enfants sont moins patients, plus « zappeurs », plus dispersés, « et surtout, quand je les vois ici, déplore la documentaliste, obsédés par l’idée de foncer sur l’ordinateur faire une recherche en trois minutes chrono alors que je leur propose de chercher dans les livres ».

Néanmoins, insiste-t-elle, le collège reste ce sanctuaire précieux où les enfants se sentent protégés, accompagnés, et avant tout traités sur un pied d’égalité. « Je ne trouve pas qu’on sente le communautarisme au sein du collège. Parfois, on en entend deux ou trois qui s’engueulent, et ça nous semble surréaliste car on ne comprend pas de quoi il retourne. Il peut y avoir des moments de tension spécifique, pour un truc qui nous dépasse, mais ça reste rare. »

A la documentation, nous croisons également M. Charpentier, un des profs d’histoire du collège. En première ligne après les événements de janvier, il ressort de ce pénible épisode encore plus persuadé qu’avec cette génération d’adolescents « il faut faire de la lecture d’image : il faut regarder des documents et construire la discussion à partir de là, parce que l’image, c’est une partie fondamentale de leur langage. La couverture de Charlie en 2006, je l’ai montrée en classe et on en a parlé. La montrer, c’est aussi la désamorcer. C’est l’occasion de rappeler aux enfants ce qu’est la caricature, qu’elle a toujours existé, notamment dans la culture française, et qu’elle n’épargne personne. »

Il y a quelques années, Mme Fresneau et plusieurs professeurs d’histoire ont engagé un important travail de recherche et de mémoire au sein du collège : Michelet fut en effet, lors de la Seconde Guerre mondiale, une prison et un lieu d’internement avant départ vers des camps d’extermination. A l’extérieur du collège, une plaque rend hommage aux centaines de victimes de confession juive, dont beaucoup d’enfants tués à Auschwitz. Dans les couloirs même de l’établissement, une exposition permanente rappelle l’histoire du collège et l’horreur de ce passé encore récent. Pour M. Charpentier, le prof d’histoire, il est crucial de faire tourner régulièrement les pages de cette mémoire collective. « Vous savez, les enfants sont très sensibles à ces questions. Quand on leur parle de la déportation, ça les secoue. Les mêmes qui peuvent vous dire en classe qu’on ne doit pas parler du prophète Mahomet, que ça ne se fait pas, sont profondément émus quand on leur parle de la Shoah ; ils disent : « mais ce n’est pas possible, comment un truc pareil a pu se passer ? »

 

« Tout ce que le collège est capable d'inventer pour que les enfants réussissent vaut d'être essayé. » Mme Gilot, la principale.<br /><br />

 

 

Le lendemain, retour dans le lumineux bureau d’Hélène Gilot, avec vue imprenable sur la cour de récré. C’est la fin de la matinée, les enfants se dirigent vers la sortie de l’établissement, la principale les observe à travers la vitre. « Vous voyez la jeune fille en bleu, là, avec le sac à dos ? Ce qu’elle tient dans la main, c’est sa feuille de suivi. C’est un document qu’elle doit me présenter chaque soir avant de quitter le collège ; c’est un système que nous avons mis en place pour les élèves à suivre avec une attention plus particulière. »

Cette fiche de suivi concerne actuellement une quinzaine d’élèves dans le collège. Ceux pour qui l’arsenal habituel des heures de colle et punitions ne suffit plus. Après chaque heure de cours, ils doivent la faire annoter par leur professeur. A la fin de la journée, passage systématique par le bureau Mme Gilot, et gare aux décibels si les enseignants ont signalé insolence ou agitation particulère. « Cet outil fait partie d’un arsenal évolutif… En fait, toutes les idées sont bonnes à prendre – tout ce que le collège est capable d’inventer pour que les enfants réussissent vaut d’être essayé. »

Sur la question de l’autorité, Mme la principale tient à préciser que si elle mène un pilotage fort dans le collège, « c’est d’abord un credo qui s’appuie sur l’idée d’un collectif d’adultes lui-même très fort. L’un ne peut pas aller sans l’autre. » Un exemple concret ? « Imaginons qu’un élève nous rapporte qu’un professeur ou un surveillant a eu un écart de langage. Un prof qui s’agace et dit “putain”, ça peut arriver… Ma ligne de conduite, c’est de ne pas douter de l’adulte, de ne jamais le mettre en difficulté en public. Donc je ne me désolidariserai jamais publiquement. Mais bien sûr il faut être honnête, et s’il se confirme que l’incident est avéré, il est important que l’adulte puisse le reconnaître et s’excuse, après quoi on passe à autre chose… Mais face aux enfants, par principe, je suis du côté des adultes. »

A Michelet, les règles sont claires : les téléphones portables comme les lecteurs MP3 doivent être éteints dès l’entrée dans la cour, puis rangés au fond des sacs. Et évidemment, aucun signe religieux ostentatoire ne saurait être admis, pas plus dans l’établissement qu’au cours des sorties et visites prises sur le temps scolaire. « Tout ça est très bien compris, se réjouit Hélène Gilot. Les enfants n’ont aucun problème avec les règles, aussi longtemps qu’elles sont expliquées et égalitaires… A la sortie du collège, des jeunes filles remettent leur foulard, ça ne pose aucun soucis à personne. »

Autre règle imposée par la directrice : les bulletins de notes ne sont plus envoyés par la poste mais doivent être remis aux parents ou au tuteur en personne. « C’est crucial pour nous de pouvoir dialoguer avec les parents. Tous les parents, ceux des élèves qui réussissent bien comme évidemment ceux des enfants en difficulté… » On dit souvent que la relation avec les parents s’est délitée. Que certains – dans toutes les classes sociales, là n’est pas le sujet – considèrent les enseignants avec dédain. Que d’autres n’ont plus autorité sur leurs enfants – notamment certains pères de familles issues de l’immigration. Qu’en dit-elle ? « On voit beaucoup de choses assez choquantes, c’est vrai, mais vous avez raison : il m’arrive d’avoir des soucis avec des gens de toutes les classes sociales, y compris CSP+ ! Mon pire souvenir, c’est ce père à qui j’avais demandé de passer, à un moment de son choix, pour l’alerter sur l’attitude affreuse de son fils, et qui était entré en hurlant et en balançant son gros trousseau de clés professionnel sur mon bureau en disant “je travaille, moi, madame !” Je lui avais dit : “Et moi, je fais quoi, à votre avis, cinquante heures par semaines ?” »

On n’est pas loin de penser que le dialogue est souvent plus facile avec les familles modestes… Elle ne dit pas le contraire. « C’est une histoire de confiance à bâtir. Les papas d’origine étrangère, ceux dont on pense souvent qu’ils ont déserté, il faut aller les chercher. Leur téléphoner régulièrement, les impliquer. Il faut leur expliquer qu’on est ensemble dans cette histoire, qu’on veut avancer avec eux. Qu’on veut que leur garçon, leur fille aient un diplôme, mais qu’on ne pourra y arriver que si un minimum d’autorité est assuré à la fois à l’école et au sein même de la famille. »

 

La cour à l'heure de la sortie. En face, le Palais des Sports.<br /><br />

 

 

Je quitte le collège pour un rendez-vous « en ville ». Pendant six ans (de 2008 à 2014), l’élu Michaël Cortot a été le représentant de la Ville au conseil d’administration du collège. Ce trentenaire disert, « premier fédéral » du Parti socialiste dans le département (Indre-et-Loire), connaît bien Michelet et ses rouages. « J’étais un assidu des conseils d’administration, à raison de quatre ou cinq par an. Il me semblait crucial que la Ville soit un acteur très impliqué dans ces débats ; les collèges sont des lieux essentiels du “vivre ensemble”, et Michelet un laboratoire particulièrement passionnant… Les CA durent en général une heure trente. On y fait des points réguliers sur le projet éducatif de l’établissement, sur les budgets, on y évoque les sorties scolaires… Très vite, j’ai découvert là-bas une équipe éducative hyper investie. »

 

Récemment, le groupe scolaire a accueilli la moitié des élèves d'un collège du quartier qui fermait.<br /><br />

 

Pour l’ancien élu de terrain, également en charge de la politique de la Ville dans l’équipe de Jean Germain (le maire PS battu lors des dernières municipales), s’il y a eu un regain de tensions, une sorte de « durcissement des relations avec certains élèves, d’après ce que j’ai pu entendre dans le collège », c’est au début des années 2000 que cela s’est produit. « La période où nous avons tous constaté, élus comme administrés, que de nouvelles formes d’immigration s’accéléraient, et que des familles venues notamment de pays d’Afrique subsaharienne arrivaient en nombre dans le quartier du Sanitas. Il est bien évident que personne ne souhaite stigmatiser qui que ce soit. Personnellement, je vois surtout ces nouveaux arrivants comme des gens qui sont en plus grande difficulté que d’autres. Il faut donc les aider, et aider les écoles du quartier à bien accueillir leurs enfants… Mais il faut aussi penser aux enfants qui étaient là avant. La mixité sociale, c’est un travail de tous les instants. »

Avec Michaël Cortot, nous échangeons longuement sur les chiffres-clés qui disent mieux que les discours la froide réalité du Sanitas, « un quartier qui compte huit mille à neuf mille habitants, pour lequel la Ville a fait de gros efforts, mais qui reste en grande difficulté, c’est vrai, car beaucoup de gens ne veulent plus y vivre… » Je lui demande de détailler ces « gros efforts ». « Sur “le dur”, beaucoup de choses. Le tramway passe au cœur du quartier, ce qui n’est pas rien quand même ! Le quartier n’est plus enclavé. On a rénové les immeubles, créé des espaces publics, un centre médical… Donc la Ville a fait beaucoup, et pourtant, c’est vrai, ça reste compliqué. »

Le Sanitas, c’est un habitant sur six qui arrive chaque année (et donc un sur six qui s’en va…). Ce que révèle ce taux annuel de rotation de 17 %, chiffre très élevé pour un secteur en logement social, c’est que le quartier souffre d’une image totalement dégradée. Dès qu’elles le peuvent, les familles – de toutes origines et nationalités – demandent à déménager vers d’autres secteurs en HLM. Plus grave encore : au Sanitas plus qu’ailleurs, une forme de paupérisation endémique semble à l’œuvre ; ici, 70% des familles vivent sous le seuil de pauvreté. « Et qu’on ne vienne pas me dire que les gens du quartier se reposent sur les allocations et ne font rien pour s’en sortir, s’emporte l’ancien élu. Ce mythe de l’assistanat m’insupporte. Il faut regarder les chiffres, faire les additions, se mettre à la place des familles, et alors n’importe qui peut voir qu’on ne s’en sort pas avec des allocations. Il y a au Sanitas une pauvreté très lourde, très handicapante. »

En 2013, le collège Michelet s’est retrouvé au cœur d’une petite guerre politique assez navrante. L’enjeu : le nouveau dessin de la carte scolaire. Un autre établissement du quartier, situé quelques centaines de mètres plus au sud, toujours au Sanitas, allait fermer ses portes : le collège Pasteur, confronté à un manque criant de mixité sociale, et déserté par les familles (seize enfants seulement en classe de sixième).

A la hussarde, un certain nombre d’élus du Conseil général décidaient de reverser tous les enfants du secteur de Pasteur vers Michelet. Effet désastreux annoncé : ce nouvel apport d’enfants issus de catégories sociales défavorisées allait venir mettre en danger le fragile équilibre en cours à Michelet. Michaël Cortot raconte : « avec Hélène Gilot, la principale, nous avons immédiatement pointé le risque de ce déséquilibre. Clairement, l’image de Michelet allait être atteinte, beaucoup de familles risquaient de s’en détourner. Les questions de carte scolaire doivent être traitées avec beaucoup de calme, d’application, et surtout de vraies connaissances de terrain. C’est un truc à surveiller comme le lait sur le feu. Heureusement, avec la principale, nous avons pu faire passer notre message… »

Quelques mois plus tard, à la faveur d’un nouvel arbitrage, une moitié seulement des enfants de Pasteur était transférés vers Michelet – les autres allant rejoindre le collège bien plus « favorisé » Anatole-France, au bord de la Loire. « A Anatole, où l’on trouve beaucoup d’enfants de pharmaciens, de médecins et de cadres sup des beaux quartiers, ça ne peut pas leur faire de mal de côtoyer des enfants de milieux défavorisés ! », s’amuse Michaël Cortot.

 

La légèreté comme remède à la nostalgie, pourquoi pas ?<br /><br />

 

 

J’ai maintenant rendez-vous avec l’un des professeurs « stars » du collège de mon enfance, le très populaire M. Louédec. Thierry (puisqu’il me demande de l’appeler Thierry – et bien sûr nous nous tutoyons, adultes que nous sommes tous deux désormais…) a pris sa retraite en 2004. Il était arrivé à Michelet en 1974, à l’âge de 30 ans. Unique professeur de dessin de l’établissement – il insista rapidement pour qu’on dise « arts plastiques », et il avait raison –, Louédec était aussi réputé pour la bienveillante chaleur de son enseignement artistique que pour ses épisodiques et fracassantes colères. Une belle et forte personnalité, en somme, de la noble famille des enseignants qui vous marquent pour la vie.

« Je reste un peu au courant de ce qui se passe à Michelet », confie-t-il, « car j’y ai gardé des amis. Ceux-là me disent que je n’y arriverais plus aujourd’hui, que les classes sont trop agitées – et certains mômes carrément ingérables. » Oh bien sûr, ajoute-t-il, des enfants agités, il y en a toujours eu – et certaines années, les heures de colle tombaient en rafale, y compris dans ses cours. « Mais d’après ce que j’entends, c’était quand même plus facile de se faire respecter il y a vingt ou trente ans… Personnellement, les enfants, je leur parlais comme à des adultes. En cours, j’essayais en permanence de les tirer vers le haut, je n’allais pas tout simplifier, ou éviter certaines notions de crainte qu’elles soient trop compliqués. Est-ce toujours possible aujourd’hui ? Je ne sais pas. Je ne crois pas que le collège unique ait été une bonne idée. On voulait se persuader que tous les gosses ont les mêmes capacités, mais c’est d’une hypocrisie absolue. »

Une seule fois, au cours de sa carrière, les larges épaules et la grosse voix de Thierry Louédec n’ont pas suffi à maintenir le minimum de calme requis. C’était justement l’année de sa retraite, son dernier tour de piste, en 2004. « Il s’agissait d’une classe de quatrième, la plus difficile que j’ai connue de ma vie. Pour la première fois, j’ai été à deux doigts de me mettre en arrêt maladie. » Il marque un temps d’arrêt, toujours à vif sur le sujet. « J’ai très mal vécu cet échec… »

 

Aujourd'hui les groupes d'élèves sont aussi hétérogènes que possible.<br /><br />

 

Tout est parti d’une exclusion ; un adolescent s’était montré insolent, le professeur d’arts plastiques l’avait exclu et envoyé chez la CPE. Laquelle, « sans doute fatiguée ce jour-là », n’a rien trouvé de mieux à faire que de ramener l’impénitent dans la classe deux minutes plus tard. « Quand le gars est revenu, l’air triomphant, ses copains l’ont acclamé. Il était devenu une sorte de héros. J’ai tout de suite senti que l’année était foutue. »

Thierry Louédec est resté très ami avec un autre enseignant que j’ai eu à Michelet, M. Milon, mon prof de techno en troisième. Lui aussi pense que la situation s’est dégradée au tournant des années 2000, et qu’elle s’est à nouveau tendue depuis cinq ou six ans, avec des « têtes de classe » nettement moins performantes qu’avant, et surtout un plus grand nombre de gamins ayant lâché l’affaire. « Je continue à adorer mon métier, la transmission est un truc magnifique, mais je peux vous assurer que c’est souvent très difficile, notamment pour les jeunes collègues. On en voit sortir de classe totalement lessivés… » Et puis, ajoute-t-il : « combien de fois ai-je entendu qu’on faisait ça pour les vacances ? Quelle ânerie de dire ça. Vous savez, ceux qui feraient ça pour les congés seraient très malheureux et ne passeraient pas la première année. »

 

Autrefois professeur, Mme Gilot considère l'avenir avec entrain : « Ma génération aura plusieurs métiers dans la vie. »<br /><br />

 

 

Deuxième jour, ma visite touche à sa fin. Avant de repartir pour Paris, je passe saluer Hélène Gilot dans son bureau. C’est l’heure de la sortie, les garçons et les filles « sous surveillance » (c’est mon terme, pas le sien) passent présenter leur feuille de suivi. Encouragements et demandes appuyées – « tu travailles ton anglais pour demain ! » – se succèdent à vive allure. A une petite table quasiment collée au bureau de la directrice, un élève termine un devoir. Il a été exclu de classe pour la semaine – « mais désormais, ce sont des exclusions en interne », m’explique-t-elle. « Je préfère le savoir ici, devant un livre, que livré à lui-même dans la rue. »

J’ai une dernière question pour Mme la principale, dont l’énergie n’a cessé de m’impressionner depuis deux jours. Se voit-elle faire ça toute la vie ? Sans paraître surprise, elle écarte l’idée dans un sourire tranquille. « Absolument pas, non… C’est un moment, un passage dans ma vie professionnelle, que je vis à fond. Mais je pense que les gens de ma génération auront plusieurs métiers dans leur vie – et au fond tant mieux. »

 

Les sections sport-études et un bon choix de langues font la fierté du collège.<br /><br />

 

 

Et les sportifs, au fait, j’ai oublié de lui parler des sportifs ! « Oui, oui, répond Hélène, nous avons toujours des sections sport-études, les nageurs par exemple. Et ce sont de chouettes gamins, c’est vrai. Cette année, nous avions même une fille qui faisait les championnats d’Europe. » Quatre sections sport-études continuent à faire la fierté de l’école. Ce n’est pas le seul motif de satisfaction, loin de là : Michelet est aussi reconnu pour la forte représentation et un excellent apprentissage des langues vivantes… Par contre, ce qui a changé par rapport à l’époque où j’étais moi-même collégien, c’est que les enfants qui suivent ces enseignements adaptés, traditionnellement de bons élèves, ne sont plus rassemblés dans les mêmes groupes, mais répartis dans toutes les classes. « C’est un principe auquel je tiens plus que tout, conclut Hélène Gilot. « Quand je fais mes classes au début de l’année, je mets tout à plat. Mixité sociale, parité garçons-fille, options choisies, tout est mis à plat pour composer des groupes d’enfants le plus hétérogènes possible. » Pour que l’école se vive ensemble. Ensemble, vraiment.